Vue panoramique de Clermont-le-Fort

Notre-Dame des Bois, histoire d’un pèlerinage

Le randonneur qui a cheminé dans le vallon dit de Notre-Dame découvre au sortir des bois un petit enclos autour d’un oratoire : ce petit monument construit en 1951 rappelle la présence en ce lieu d’une chapelle détruite à la Révolution où l’on venait en pèlerinage vénérer une statue de la Vierge. Voici un historique de ce lieu.

Panneau sur le chemin Notre-Dame

L’oratoire,  légende et histoire

Selon la légende, la statue aurait été trouvée par un jeune taureau au pied d’un genévrier et comme on la mettait dans un chariot pour l’emporter vers une église voisine, l’attelage refusa d’avancer. On comprit par là qu’elle devait rester sur le lieu de sa découverte. Ces deux éléments, invention par un bœuf et maintien sur le lieu de la découverte, se retrouvent dans beaucoup de légendes à l’origine de tels sanctuaires.

Dans la légende de Clermont, deux végétaux qui poussent sur des friches à la lisière des bois indiquent le caractère inculte du lieu de la découverte,  le genévrier et la bruyère. Dans les textes anciens, le sanctuaire s’appelle Notre-Dame de Bruguière  (de Burguera). Mais comme il y eut  à partir du XVe siècle un sanctuaire marial dans  la commune de Bruguière au nord de Toulouse, la vierge de Clermont est connue plutôt sous le nom de Notre-Dame des Bois.

Pour l’historien, les premiers documents[1] qui permettent de dater cette dévotion sont des legs destinés à l’église de la Bienheureuse Vierge Marie de Burguera  (operi ecclesiae B.M. de Burguera) : ils attestent qu’une chapelle existait en 1360. C’est l’époque de la guerre de Cent ans, une époque de grande misère : le Prince Noir, qui a passé la nuit à Lacroix-Falgarde après avoir franchi l’Ariège à gué le 28 octobre 1355, a tout ravagé sur son passage. C’est aussi l’époque où la famille d’Isalguier vient d’acquérir la seigneurie de Clermont. On peut donc conjecturer que les nouveaux seigneurs de Clermont ont fondé ce sanctuaire pour répondre à  la détresse des habitants[2].

A la fin du XVIe siècle, les réformes mises en place après le concile de Trente fournissent de nouveaux documents. En 1594, le curé de Clermont, Pons Sales, signale qu’il y a  à Clermont outre l’église Saint-Pierre « une église champêtre et distante de celle de Clermont une lieue, fondée à l’honneur de Notre-Dame de la Brugière, les bayles d’icelle étant du lieu de Clermont et les prêtres de Clermont faisant l’office divin, n’étant toutefois annexe ni dépendante de celle de Clermont, retirant les revenus d’icelle un nommé le recteur de Montbrun sans faire le divin service ». La chapelle est donc indépendante mais desservie libéralement par le clergé paroissial. En 1596, le visiteur épiscopal, Martin Rouelle, précise qu’on va y dire la messe quatre fois l’an[3] et qu’une pièce de terre appartient à l’ermite.

Après le scobolain, un religieux trinitaire

Les documents écrits parlent d’un ermite ; la tradition orale a conservé un nom particulier : « scobolain ». Ce mot, dérivé du nom occitan du balai (escobo),  suggère que ce personnage s’occupait de l’entretien de la chapelle. En 1615,  lors du passage d’un second visiteur épiscopal, Jean de Rudelle, les marguilliers se plaignent d’un ermite « qui aurait emporté de cette église quantité de meubles et ornements et la bulle des indulgences… » Il garderait encore dans un coffre une couronne d’une valeur de 20 écus offerte par une demoiselle de Toulouse qui avait été guérie des écrouelles. Contre cet ermite est lancée une procédure secrète. Mais lors de la visite épiscopale, le nouvel ermite est un religieux venu d’un couvent toulousain (il ne doit pas être prêtre, ce serait précisé) :

« En cette chapelle se tient d’ordinaire un ermite lequel a charge de tenir les autels et icelle en état et de y faire l’office du sacristain et on dit que la présentation de cette place appartient à M. le baron de Clermont. L’ermite… se nomme frère Jean Rouzier, religieux de la Trinité du couvent de Toulouse… Il jouit d’une vigne environ d’un arpent et demi et d’un champ environ d’un arpent de terre…Son habitation est à côté de la porte de l’église».

L’installation des Carmes

L’installation d’un desservant revenait au seigneur, patron du sanctuaire. Le 11 juillet 1634, dans son château d’Aureville, Jean-Louis de Rochechouart[4], fait appel aux Carmes déchaussés[5] et leur  confie la pièce de terre, la vigne et la maison attenante à la chapelle pour qu’un religieux en résidence continuelle célèbre des messes pour ses ancêtres défunts et pour sa maisonnée. Il promet de fournir au religieux qui y sera installé les ornements et toutes les choses nécessaires au service divin.

Est-ce le moment où le sanctuaire connut sa période la plus faste ? Elle n’aura pas été longue car d’après les documents retrouvés récemment[6], en 1639, s’éleva un différend entre le curé de la paroisse Jean Belinguier et le frère carme Ange Veirian.  En 1642, le parlement cassa la transaction passée entre eux.

Les Bonalistes

Après la rupture avec les Carmes, le sanctuaire resta à l’abandon pendant de longues années jusqu’à ce qu’en 1678, le seigneur de Clermont, Jean-Gaston de Rochechouart (1641-1695), exerce de nouveau son patronage en confiant le sanctuaire au séminaire de Caraman, une congrégation fondée vers 1650 pour assurer la formation du clergé paroissial. On appelait ces religieux Bonalistes du nom de leur fondateur. Le 17 août 1678, l’acte notarié[7]  signé par Jean Mercadier, directeur du séminaire, évoque l’état du sanctuaire avant leur arrivée : plusieurs ermites s’y étaient succédé, les curés et vicaires y avaient fait le service mais « il y aurait été commis divers scandales dont il aurait été fait des procédures par les officiers du seigneur constituant ; le service qui avait accoutumé d’y être rendu en aurait été entièrement abandonné et le zèle des fidèles, qui l’avait rendue une des chapelles votives de cette contrée la plus visitée, entièrement ralenti… » Le seigneur ayant fait réparer les bâtiments qualifiés de considérables, les Bonalistes devaient célébrer le culte au moins toutes les fêtes et dimanches, « tenir la chapelle en bon état, y catéchiser et y faire tel service, non pourtant parochiel, que le zèle et la dévotion des fidèles requèreront, et ne détériorer, ains méliorer lesdits biens ». De cette période, témoigne toujours dans le clocher de l’église paroissiale la plus petite des cloches qui porte la date de 1682.

Les Récollets

Ces religieux installés à Toulouse au faubourg Saint-Michel[8] exercèrent à la fois le service de la chapelle et le ministère paroissial en qualité de vicaires. L’abbé Labit a relevé le nom de trois d’entre eux dans les registres paroissiaux entre 1717 et 1765.

A la fin du XVIIIe siècle, seul le clergé paroissial desservait le sanctuaire. Les bâtiments étaient occupés par un métayer  qui partageait les revenus à mi-fruit avec les prêtres desservants. Le pèlerinage restait populaire mais les archevêques tendirent à en restreindre les occasions à cause des débordements et des scandales auxquels ces fêtes donnaient lieu. Une première ordonnance épiscopale, en 1743, l’avait autorisé seulement le 30 avril, date de la fête de saint Eutrope, patron de l’église. Mais en 1782, au grand dam de la population,  le synode supprima les processions particulières qu’étrangement la Révolution en ses débuts permit de rétablir.

La Révolution

Le décret de l’Assemblée Constituante qui, le 2 novembre 1789, mit les biens de l’Eglise à la disposition de la Nation, amena la désignation de deux mandataires pour inventorier les biens fonds et les revenus de la chapelle, ressources dont la commune pourrait profiter. En 1793, le métayer, Pierre Campardon, dut aller vendre les vaches et cabaux de la métairie. La commune fit abattre tout le bois bon à être coupé. Le maire, Jean-Baptiste Cathala, fit retirer les deux cloches de la chapelle dont l’une, fendue et fausse, fut envoyée à la fonte. L’autre est la plus ancienne des cloches de l’actuel clocher de Clermont où se trouve aussi  la clochette du couvent, datée de 1682.

L’abbé Labit rapporte une tradition orale selon laquelle la chapelle aurait été en 1794 incendiée et détruite ou du moins pillée par une bande de sans-culottes mais n’en connaît aucune confirmation écrite.

En 1795, la chapelle fut livrée aux services de l’Etat chargés d’organiser la vente des biens nationaux. Les premières enchères eurent lieu en juin 1795 sans aboutir. La vente fut effective en juin 1798. Outre la chapelle, les bâtiments et terres de la ferme, « écurie à bœufs, jardin, prairie, terres labourables et différents lopins de bois, le tout contigu », soit un peu plus de 4 hectares, furent mis à prix 1807 fr. et vendus 2.500 fr (160 000 livres). L’acquéreur était un Toulousain, Jean-Philippe Bonaventure Guittou. Il garda l’exploitation et détruisit la chapelle.

Quant à la statue, elle aurait été enfouie  par une pieuse femme qui la retrouva intacte quand l’abbé Falbet revint dans le village. C’est pour lui donner une place digne qu’une nouvelle chapelle dut être ajoutée à l’église paroissiale. [9]

1800-1951

Les Clermontois renouèrent avec la fête du 30 avril célébrée désormais dans l’église paroissiale. Vers 1810, les communes voisines, Aureville et Goyrans,   demandèrent à reprendre leur pèlerinage. En 1836, l’archevêque en fixa les rites et le calendrier : un jour fut attribué à dix  paroisses pour leur pèlerinage respectif. Huit d’entre elles ont été peintes en 1868 sur les médaillons de l’arc triomphal dans l’église de Clermont.

Peinture ancienne représentant Aureville
Aureville

Mais le souvenir de l’ancienne chapelle du Bonnetier n’avait pas disparu. En 1871, un autel fut installé contre le mur du bâtiment de ferme qui subsistait sur le site. On y plaça une statue en fonte représentant la Vierge de la Médaille miraculeuse[10] avec l’inscription Notre-Dame des Bois, priez pour nous. La tradition rapporte que l’idée de cet autel de fortune venait d’une pauvre femme d’Espanès, Jeanne Bergès, connue sous le nom de « l’innoucento d’Espanès ».

En 1951, l’abbé Labit put célébrer la fête du 30 avril devant un véritable oratoire[11]. Un enclos de verdure délimite aujourd’hui ce sanctuaire champêtre. Les  paroisses du Lauragais occidental, Auragne, Issus, Espanès, Venerque, Le Vernet, ne viennent plus mais les sept communes de l’actuel secteur paroissial de Lacroix-Falgarde s’y rassemblent un dimanche de printemps. On peut aussi lire sur des papiers déposés sur l’autel les pensées et intentions déposées par les passants.

Pélerins devant l'oratoire Notre-Dame-des-Bois

Pélerins devant l'oratoire Notre-Dame-des-Bois en 2011

 

[1] L’abbé Corraze a découvert dans les archives des notaires une série de legs cités par Labit, Clermont-sur-Ariège, page 327.

[2] Les textes  du XVIIe siècle assurent qu’ils en ont « les lettres de fondation ».

[3] L’abbé Labit (I, page 22) pense que ces quatre jours étaient les lundis de Pâques et de Pentecôte, le 30 avril, fête de saint Eutrope, un des patrons de l’église paroissiale, et le 8 septembre.

[4] Les Rochechouart sont devenus seigneurs de Clermont  à la suite du mariage de Marie d’Isalguier avec Jacques de Rochechouart.

[5] Les Carmes déchaussés, réformés par saint Jean de la Croix, étaient présents à Toulouse depuis 1622. Ils ont laissé dans la ville l’église Saint-Exupère et les bâtiments occupés par le Museum.

[6] ADHG, 112H 140 à 151. Le sanctuaire quasiment homonyme, Notre-Dame de Grâce de Bruguières, est aussi l’objet d’un conflit entre le clergé paroissial local et les religieux auxquels il a été confié.

[7] Arch. Des notaires, Reg. Géraud, 1678, 17 août, fol. 397.

[8] Dans une rue qui conserva leur nom avant de devenir rue Achille Viadieu.

[9] Aucun document écrit ne parle d’une construction nouvelle mais le cadastre de 1808 ne faisant apparaître aucune chapelle du côté nord, on est amené à penser que l’actuelle chapelle nord aurait été construite avec des moyens de fortune sous la conduite du seul curé. Un arc de briques superflu semble témoigner de la maladresse de bâtisseurs peu expérimentés.

[10] Dévotion devenue populaire après les apparitions en 1830 de la Vierge à Catherine Labouré, religieuse française, rue du Bac à Paris.

[11] La commune de Clermont ayant acheté quelques mètres carrés de terrain et fait démolir le vieux bâtiment de ferme, le maçon du village, Marius Bertrand, édifia l’oratoire que l’on voit aujourd’hui.