Le clocher de Clermont : Un musée campanaire sans possibilités musicales

La silhouette simple mais élégante du clocher de l’église de Clermont est l’élément caractéristique du paysage lorsqu’arrivant par le nord, on descend vers le Fort ou qu’on l’aperçoit de la plaine. Cette silhouette a été dessinée en 1856 par l’architecte, Dominique Petit, chargé d’élargir et surélever la nef. Sa hauteur, voulue à l’époque pour abriter un grand nombre de cloches, rend difficile l’entretien de celles-ci. Depuis que deux cloches ont été électrifiées, l’entreprise Bodet s’occupe de leur entretien. Le dossier qu’elle a remis récemment incite à réfléchir sur ce patrimoine très délabré. En effet, quoique muni de cloches historiques (deux cloches du XV° siècle, deux du XVIIe, trois du XIXe, dont trois classées), deux seulement sont en état de tinter.

1856, un nouveau clocher

Document de la commune de Clerrmont : Plan d'un clocher

Le clocher primitif de l’église saint Pierre était semblable à celui de Venerque, quatre baies sur un seul niveau, modèle des églises qui ont été fortifiées. Les archives départementales conservent un dessin fait en 1845 par l’architecte du département alors qu’une moitié s’était effondrée à cause de la foudre. Au lieu de le réparer en lui laissant sa forme primitive, les Clermontois ont voulu lui donner une nouvelle forme. Malgré la Révolution, grande destructrice de cloches partout ailleurs, ils avaient conservé une cloche de 1659 plus trois cloches provenant de chapelles disparues et ils ambitionnaient d’en commander de nouvelles. Le nouveau clocher fut sans doute prévu pour faire sonner les cloches selon les deux méthodes traditionnelles. Les deux grandes baies de l’étage inférieur permettraient de faire tourner à la volée deux grosses cloches tandis que dans les baies supérieures, on logerait les cloches à faire tinter. Pour faire tinter, il suffit d’actionner le battant avec une corde depuis le sol ou depuis la tribune. Pour solenniser les fêtes, un homme monte sur le balcon du clocher et lance les cloches à la volée. Dans la sonnerie en volée tournante, la cloche peut faire un tour complet : elle sonne deux fois deux coups alors qu’en balancement, pendant le même laps de temps, elle n’en sonne qu’un. Cela produit un son éclatant et joyeux susceptible d’être entendu de très loin. Cet usage est une tradition du sud-ouest.

1874, l’installation des cloches telle qu’elle est aujourd’hui

En 1856, les Clermontois n’avaient pas assez de cloches pour le nouveau clocher : ils durent attendre une vingtaine d’années pour le compléter car les dépenses entraînées par l’agrandissement de la nef et la construction du clocher avaient suscité un conflit entre la municipalité et la Fabrique et amené le curé Lacroze à quitter la paroisse. En 1874, le curé Gravelle commanda trois nouvelles cloches : une grosse (210 kilos) pour la volée tournante et deux plus petites (133 et 54 kilos) pour les sonneries quotidiennes. Il faut donc dater de cette époque l’installation actuelle des cloches. Nous allons en présenter l’inventaire grâce aux photos aimablement communiquées par l’entreprise Bodet qui permettent d’en voir d’un peu près les inscriptions et les décors. Elles sont repérées par un numéro sur le schéma ci-dessous.

Le clocher de Clermont-le-Fort

Cloche n° 1

Saint Pierre – Date : 1659 – Poids : 293 kg – Note : La# octave 3 – Classée

Elle est dédiée à saint Pierre, patron principal de l’église, et porte trois lignes d’inscriptions entrecoupées d’un décor floral :

Ligne 1 : SANCTE PETRE ORA PRO NOBIS SIT NOMEN DOMINI BENEDICTUM
Ligne 2 : PAREIN MESSIRE JEAN FRANCOIS DE ROCHECHOUART COMTE DE CLERMONT ET MAREIN
Ligne 3 : DAME JEANE DE FOIX SON EPOUSE CONSULS BERNARD ESPES ET BERTRAND RATIER L’AN 1659

Après les invocations latines (Saint Pierre, Prie pour nous, Que le Nom du Seigneur soit béni) viennent les noms des parrains et marraines  : au couple seigneurial sont associés  les deux consuls (équivalents du maire à l’époque).

Cette cloche, reconnaissable d’en bas à sa boule cassée, est fortement rouillée. Le joug en fonte moulée qui la soutient depuis son installation au XIXe siècle est à restaurer et les sommiers en bois à remplacer.

Cloche n°2

Sainte Marie – Date : 1874 – Poids : 200 kg – Note : Ré octave 4

Installée en 1874, c’est le modèle qu’on appelle « une demoiselle de Louison », du nom du fondeur toulousain qui inventa un système adapté aux volées tournantes : remarquez la finesse du joug en forme de bras étendus au-dessus de la « jupe » de la cloche. Elle n’a pas perdu sa boule qui forme la tête de la demoiselle.

Le joug d’une demoiselle de Louison
Le joug d’une demoiselle de Louison

Grâce aux photos, on reconstitue –mais difficilement- les inscriptions gravées sur les cinq lignes en bandeau :

Ligne 1 : décor floral
Ligne 2 : A LA MEMOIRE DE M. JN JOSEPH LOUIS DE LAUTAR BIENFAITEUR DE L’EGLISE ET DES PAUVRES DE CLERMONT
Ligne 3 : LAUDO DEUM VERUM PLEBEM VOCO CONGREGO CLERUM DEFUNCTOS PLORO PESTEM FUGO FESTA DECORO
Ligne 4 : PARRAIN M. CYR DE SAINT-LAURENT JUJE MARRAINE ARMANDINE DE LAUTAR DAME DE VERVENT ROUAIX

 

Au-dessous, images du crucifix et de la Vierge et tout en bas, le nom du fondeur :

FONDERIE LOUISON
PELEGRIN LEVEQUE GENDRE SUCCESSEUR

L’inscription mentionne les deux familles de notables qui ont contribué à l’achat de la cloche. Les formules latines résument quelques fonctions des cloches : « Je loue le vrai Dieu ; j’appelle, je rassemble le peuple ; je pleure les défunts ; je fais fuir la peste ; j’embellis les fêtes ».

Détail d'une cloche avec des inscriptions gravées

Les cloches n° 3 et 4 sont celles que nous fait entendre chaque angélus.

Cloche n° 3

Saint Eutrope – Date : 1874 – Poids : 127 kg – Note : Fa octave 4

Saint Eutrope, premier évêque de Saintes (IIIe ou IVe siècle) est le patron secondaire de l’église de Clermont. Parmi les photos communiquées, aucune ne montre les inscriptions qu’elle porte.

Cloche n°4

Sainte Germaine – Date : 1874 – Poids : 59 kg – Note : Si octave 4

Sainte Germaine, la bergère de Pibrac, décédée en 1601, béatifiée en 1854, canonisée en 1867, jouissait alors d’une immense popularité. Les bribes d’inscription visibles sur deux photos donnent à lire les noms des familles clermontoises Marty et Guilhem.

BENIGNITAS AUDITE
MARIE MARTY GUILHEM
1874

Cloche n°5

Date (estimée) XVe siècle – Poids : 57 kg – Note : Si octave 4 – Classée

Elle provient de la chapelle de Notre-Dame des Bois au Bonnetier et fut mise en dépôt dans l’église paroissiale en 1793. Elle porte un bandeau gravé avec des lettres très abimées : comme la cloche 6, l’inscription devait être la formule par laquelle débute l’angélus : AVE MARIA GRATIA PLENA

Cloche n°6

Date ? –  Poids : 54 kg – Non classée

Ce doit être la cloche provenant de la chapelle de la Riverotte. Elle comporte une ligne avec gravure dorée où l’on voit une croix dans un cartouche carré et l’inscription en lettres gothiques de la formule par laquelle débute l’angélus. Ne mériterait-elle pas d’être classée ?

Cloche n° 7

Date : 1682 – Poids : 18 kgs – Classée

La toute petite cloche, en surnombre dans la baie supérieure sud, provient comme la cloche n°5 de la chapelle de Notre-Dame des Bois. Elle date du temps où des religieux, les Bonalistes, y accueillaient les pèlerins. C’est elle qu’on sonnait pour écarter les orages.

Possibilités musicales des cloches

Les cloches étant des instruments de musique, quelles sont les possibilités de nos cloches ?

La fiche technique de chaque cloche précise la note qu’elle produit. On peut voir ainsi que l’étendue couverte est de trois octaves et demie. J’ai comparé les notes indiquées dans la dernière expertise avec celles attribuées et commentées en 1991 par un musicien, Pierre-Henri Paillette. Pour les cloches graves, il n’y a pas de différence sinon un demi-ton ajouté à la plus basse (la# en 2017 au lieu d’un la en 1991. Mais pour les cloches les plus hautes, il y a de grosses différences sauf pour la cloche n° 5 où les deux estimations reconnaissent pareillement un si. Pour la cloche n°6 -peut-être la plus ancienne-, la différence entre les deux estimations est de deux tons et demi. Pierre-Henri Paillette explique que les trois plus aiguës sonnent « de façon non tempérée » et que leur ancienneté a fait baisser la note originelle. Il conclut qu’il n’est pas possible de jouer un air avec cette série de notes. De fait, ce que les anciens ont recherché dans leurs cloches n’était pas un carillon mais le contraste entre les types de sonnerie : le tintement pour le quotidien, la volée tournante pour les festivités.

L’usage traditionnel des cloches

Tant que les cloches ont été sonnées manuellement, il y eut deux usages des cloches : la sonnerie à la volée – on disait faire roder les cloches – était réservée aux fêtes solennelles, aux baptêmes et mariages. Pour les jours ordinaires, on se contentait de les faire tinter. Trois fois par jour le sonneur (campanier en occitan) montait sonner l’angélus, qui consiste en trois prières récitées dans les trois pauses que marque la cloche.

Si quelqu’un était mort dans la paroisse, le glas succédait à l’angélus : la sonnerie des morts utilise une cloche grave, frappée à intervalles assez longs. Le glas sonnait après chaque angélus jusqu’à la célébration des obsèques. Ainsi tout le village était informé d’un décès.

Les messes dominicales étaient annoncées une heure à l’avance par un premier tintement de plusieurs minutes. Un second tintement plus prolongé intervenait pendant la demi-heure qui précédait la messe. Puis, venaient les trois coups, appelés aussi lès pigrès (les paresseux), pour annoncer aux retardataires que la messe commençait. Enfin, au milieu de la messe, les cloches accompagnaient la sonnette de l’enfant de chœur signalant le moment essentiel, l’Elévation.

Le silence des cloches lui-même était porteur de signification : on sait que les cloches se taisent entre le Jeudi-Saint et la nuit pascale. Leur « retour » a inspiré les cloches en chocolat des confiseurs !

D’autres sonneries accompagnaient l’année liturgique comme las aoubetos, les petites aubes, une sonnerie matinale des jours qui précèdent Noël.

L’usage des cloches aujourd’hui

Toutes ces sonneries exigeaient, en effet, la présence d’un « campanier » rémunéré par la commune. Intervenue dans les années soixante, l’électrification a apporté la mesure exacte du temps : un tintement indique l’heure et les demi-heures entre 7 et 22 heures. Les trois angélus sont programmés quotidiennement à 7, 12 et 19 heures. Avant la messe dominicale, la sacristine doit penser à mettre en marche la sonnerie appropriée. Elle peut aussi déclencher le glas. Mais il n’est plus question de monter au balcon du clocher pour balancer et faire tourner les grosses cloches.