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Clermont au temps de la guerre de Cent ans

Le passage du Prince noir

vendredi 9 septembre 2011, par Geneviève DURAND-SENDRAIL


1453 : à Castillon en Guyenne se livre la dernière bataille de la guerre de Cent ans.

1469 : à Clermont, Odet d’Isalguier autorise les habitants à relever l’enceinte fortifiée pour qu’ils puissent « s’y retirer et préserver, eux et leurs biens ».

C’est donc dans la seconde moitié du XVe siècle, la guerre finie et la prospérité revenue, que les Clermontois rebâtirent leur Fort et cette reconstruction est datée par une source écrite. Par contre, les documents manquent pour connaître ce qui causa sa ruine. Il est certain que le site du Fort a été très anciennement fortifié : les soubassements de la porte attestent que les Clarmount, les premiers seigneurs, qui portaient le nom même du village, tenaient là une position forte. Mais cette famille a disparu au début du XIIIe siècle, sans doute lors des combats de la croisade albigeoise. Alors la seigneurie se trouva partagée entre plusieurs coseigneurs jusqu’à ce que, vers le milieu du XIVe siècle, s’impose la famille d’Isalguier lorsque Jeanne de Montaut apporta en dot à Pierre d’Isalguier la part de sa famille dans la coseigneurie.

Ce milieu du XIVe siècle fut une époque très sombre : famine, arrivée de la peste et début de la guerre de Cent ans. Dans la région en particulier, un fait historique marquant a laissé des traces douloureuses : ce fut en octobre 1355 la chevauchée du Prince noir. Est-ce à cet événement qu’il faut attribuer la ruine du Fort de Clermont ? La monographie de l’abbé Labit envisage cette hypothèse (pages 25, 26). N’existe-t-il pas, en effet, une tradition clermontoise selon laquelle, dans la motte que nous appelons tumulus, un général anglais serait enterré debout sur son cheval ? Les soudards du Prince noir pillaient et incendiaient tout ce qui était sur leur passage. Selon Jean Odol, le souvenir de sa chevauchée serait resté présent dans la tradition orale jusqu’à une époque récente à travers la légendaire figure de « L’homme noir ».

Ce que disent les chroniques (Froissart, Anonimalle Chronicle, 1333-1361…) est que le Prince et sa troupe franchirent à gué la Garonne et l’Ariège un peu en amont du confluent. On comprend que le Prince ait voulut éviter Toulouse, bien protégée par ses remparts récemment relevés et défendue par une armée commandée par Jean d’Armagnac au nom du roi de France. Mais on se demande pourquoi le comte n’a pas attaqué les Anglo-gascons alors qu’ils étaient vulnérables pendant qu’ils traversaient les fleuves si près de Toulouse. Se préparait-il à un siège en règle ? Ou jugeait-il cette traversée impossible ?

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Lieux probables de la traversée du Prince noir d’après Peter Hoskins

Cet été, un petit groupe d’Anglais se sont réunis une journée à la suite d’un des leurs, Peter Hoskins, qui a retracé avec beaucoup de précision les étapes de la chevauchée dans un livre « In the steps of the Black Prince » (Boydell Press, 2011). En allant avec eux observer les lieux où le Prince noir est supposé avoir franchi la Garonne et l’Ariège, j’ai trouvé quelque vraisemblance à la tradition clermontoise sur le passage du Prince noir.

Qui était donc celui que la postérité appelle le Prince noir, Black Prince, Princi negue en gascon ? Fils aîné d’Edouard III, Edouard de Woodstock a seize an en 1346 lors de la bataille de Crécy où il commande l’aile droite de l’armée anglaise et se montre sans pitié pour les vaincus. En 1355, son père le nomme gouverneur d’Aquitaine, cette partie du continent restée possession anglaise depuis le mariage d’Aliénor avec Henri II Plantagenet. A la tête d’une grande flotte, il débarque à Bordeaux le 20 septembre et deux semaines plus tard, il entraîne à sa suite barons anglais et gascons. Il s’agit de dévaster les terres du roi de France, de montrer aux populations qu’il n’est pas leur souverain légitime et ne peut les protéger. En ruinant le pays, il rend impossible toute levée d’impôt. Les premières terres ravagées sont celles du comte Jean d’Armagnac, celui-là même qui défend Toulouse. Partis de Saint-Lys (Haute Garonne) le mercredi 28 octobre, les quelque 6.000 guerriers, plus les auxiliaires, les chevaux, les chariots de l’intendance, tous traversèrent les deux fleuves dans la même journée et se reposèrent le soir au-dessus de Falgarde. Un lieu dit le Prince en conserve peut-être le souvenir. Le jeudi 29 octobre, l’étape suivante fut Montgiscard dont la population fut massacrée, après que Castanet eut été brûlé au passage. Le traitement fut le même à Baziège, Castelnaudary, le bourg de Carcassonne, le bourg de Narbonne que le Prince atteignit le 11 novembre. L’hiver approchant, le Prince renonça à poursuivre sa chevauchée un peu avant Béziers et repartit en suivant un autre itinéraire. Le 2 décembre, l’armée rentra à La Réole, terre gasconne, sans avoir livré ni siège ni bataille rangée mais en ayant durablement appauvri les régions traversées.

Les chroniques de l’époque nomment plus ou moins clairement la plupart des lieux traversés mais non Clermont. On peut néanmoins conjecturer que l’armée avançait sur une assez large ligne de front et qu’elle faisait table rase de tout ce qui opposait quelque résistance. Le Fort de Clermont a des chances d’avoir subi alors une première destruction. Les ravages opérés ensuite par les Grandes Compagnies, bandes commandées par des indépendants, le bâtard de Terride vers 1360, Rodrigue de Villandrando vers 1430, complétèrent la ruine. Mais il est probable qu’aucun de ces soudards n’aligna autant d’hommes que le Prince noir en 1355 et on comprend que le passage de sa chevauchée a pu marquer la mémoire pendant des siècles.


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