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Les fouilles de 1956 à l’Infernet

Nouvelles fouilles à l’Infernet par Louis Méroc et Jacques Paloumé

mercredi 25 janvier 2006, par Geneviève Durand

Texte extrait du fascicule : A la mémoire de J.B. Noulet qui prouva, dès 1851, l’existence de l’homme fossile, Toulouse, Privat, 1958.

Ce fascicule regroupe des articles publiés dans :
  Bulletin de la Société méridionale de Spéléologie et de Préhistoire, tome V (1954-1955)
  Bulletin de la Société d’Histoire naturelle de Toulouse, tome 93 (1958).


NOUVELLES FOUILLES A L’INFERNET (Commune de Clermont-le-Fort, Haute-Garonne) par Louis MEROC et Jacques PALOUME.

« Il est temps d’apporter dans l’étude des terrains quaternaires plus de rigueur qu’on n’a coutume de le faire, afin de tâcher de vaincre les très grandes difficultés de ce sujet, au lieu de les éviter... » [NOULET, 17, p. 23].

I. - LES FOUILLES DE J.-B. NOULET.

Avec le recul du temps, l’année 1851 apparaît comme l’une des plus glorieuses pour la Préhistoire. A cette heure, Boucher de Perthes bataille depuis dix ans pour faire admettre, comme preuves de l’existence d’Hommes fossiles, les silex qu’il dit taillés et qu’il récolte dans les alluvions de la Somme, en contact avec les restes d’une faune disparue. A ses dires, on objecte des mélanges de couches d’âges divers par les eaux courantes. Et l’on refuse de se rendre à ses raisons. Le mois d’octobre 1851 tend vers son déclin ; J.-B. Noulet achève ses vacances dans sa maison natale à Venerque (Haute-Garonne), lorsqu’il est avisé par son ami, l’avocat-archéologue Florentin Ducos, de ce qu’à cinq kilomètres de là, dans le vallon de Notre-Dame, au lieu-dit l’Infernet, sur le territoire de la commune de Clermont-le-Fort, des cantonniers exhument chaque jour des ossements, à l’occasion d’une rectification de route et de l’établissement d’un pont. Noulet y accourt aussitôt ; il « suit assidûment » les travaux jusqu’à leur achèvement et récolte tout ce qui lui semble offrir quelque intérêt. Il est frappé, de façon toute spéciale, par la présence, dans la couche ossifère, scellée par quatre mètres de terre vierge, d’un galet roulé de quartzite et de trois fragments de galets de même matière : le quartzite étant absent du bassin de Notre-Dame, seul avait pu les y apporter et les y tailler, un Homme contemporain de la faune associée. Tel est le raisonnement, simple et irréfutable, qu’il développe le 3 février 1853 devant l’Académie des Sciences, Inscriptions et Belles-Lettres de Toulouse à laquelle il fait part de sa découverte. Ses collègues saisissent-ils toute l’importance de cette nouvelle et le retentissant éclat auquel elle est appelée ? Aucun d’entre eux ne semble avoir tenté d’apaiser les scrupules de Noulet, lorsqu’il demande que soit retardée l’impression de son mémoire... « dans l’espoir, dit-il, que de nouvelles fouilles, opérées dans ce même gisement, me fourniraient quelque fait important à signaler ». Effectivement, en juin et décembre 1853, les travaux reprennent à l’Infernet. Noulet « y assiste fréquemment » et il en rapporte la confirmation de ses premières conclusions. Son mémoire ne paraît, cependant, pas avant 1860. Or, les idées de Boucher de Perthes viennent de recevoir leur consécration officielle et la découverte de Noulet, qui eût été un triomphe pour son auteur dans le temps où elle s’était produite, passe à peu près inaperçue neuf ans plus tard. Depuis, Noulet se propose toujours de pratiquer de véritables fouilles à l’Infernet. Il finit par réaliser son projet, au cours des mois de septembre et d’octobre 1880 puis d’avril, août et septembre 1881. Enfin, cette même année voit paraître, en une étude définitive, l’ensemble de ses observations.

II. - INTERET DE NOUVELLES FOUILLES.

L’Infernet demeure, encore à ce jour, le seul site sous-pyrénéen, entre Mer et Océan, à avoir fourni, en place dans des alluvions, à la fois de l’outillage et de la faune du Paléolithique inférieur. De tels gisements sont, au demeurant exceptionnels partout, même en caverne. Pour cette seule raison, tous les spécialistes du Quaternaire souhaitaient la reprise de ces recherches. Il s’y ajoutait, à nos yeux, un second motif plus impérieux : Noulet, dont les écrits constituent des modèles de clarté et de précision, dit avoir trouvé pierres taillées et ossements fossiles associés dans une seule et même couche. Or, les quartzites de l’Infernet conservés au Muséum d’Histoire naturelle de Toulouse nous paraissaient présenter des états physiques divers (éolisés, roulés, frais) caractéristiques d’âges différents. Sans chercher à minimiser les immenses mérites de notre éminent devancier, il convenait donc de s’assurer que l’emploi des méthodes de fouilles, qui étaient celles de son temps, ne l’avaient pas induit en erreur quant à la répartition stratigraphique du matériel lithique et osseux. Nous avons longtemps différé ce contrôle : nous tenions de notre Maître, le comte H. Bégouën qu’au début de ce siècle, E. Cartailhac avait tenté sans succès une fouille à l’Infernet et nous appréhendions d’enlever d’épaisses couches stériles pour aboutir à un aussi décevant résultat. Il a fallu la survenance du centenaire des découvertes et l’aide financière de l’Administration des Beaux-Arts pour nous y décider.

III. - EMPLACEMENT DES FOUILLES ET METHODE.

Le gisement prospecté par Noulet est situé sur le territoire de la commune de Clermont-le-Fort, de part et d’autre de l’actuelle route départementale n° 35, aux abords immédiats du pont de l’Infernet et sur la rive gauche du ruisseau de Notre-Dame. Ce dernier, après un parcours E-W d’environ 3.500 mètres au travers d’un massif de molasses miocènes, se perd dans l’Ariège au pied méridional de la colline abrupte couronnée par l’église de Clermont et par le hameau du Fort. Noulet n’a malheureusement assorti ses écrits d’aucun plan. Il a simplement donné une description sommaire des lieux et indiqué les surfaces exploitées : 20 m2 en 1851, un peu plus en 1853 et 40 m2 en 1881-1883. L’emplacement des travaux de voirie dont il a bénéficié et des siens propres se détermine aisément dans ses grandes lignes : des masses de terre ont visiblement été enlevées des deux côtés de la route départementale n° 35, immédiatement avant le pont de l’Infernet (lorsque l’on vient de Venerque) ; c’étaient là les matériaux utilisés en 1851-53 au remblaiement du vallon en vue de l’établissement du pont.

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Le chantier de fouilles de 1955-56
a) : son emplacement, fixé par un carré noir sur un plan établi d’après le plan cadastral ; b) Son plan détaillé, chaque carré (désigné par un chiffre et une lettre) ayant 1 mètre de côté.

En particulier, au S. W. de la route, une vaste dépression au sol tourmenté, marécageuse par places, attire l’attention. Elle forme un arc de cercle limité par un talus à 45°, haut de 3 à 4 mètres, à partir duquel le terrain est, de toute évidence, intact. La route sert de corde à cet arc. Que les travaux de Noulet aient été inscrits dans ce cadre ne pouvait faire de doute. Mais rien ne permettait d’y situer de façon précise la zone fossilifère qui n’en occupait pas l’entière surface, ainsi qu’il ressort des écrits de notre prédécesseur et que l’échec de Cartailhac l’a confirmé. Nous nous sommes surtout fiés à notre bonne étoile, en ouvrant dans la zone vierge, deux tranchées se recoupant à angle droit : l’une, parallèle au ruisseau, et perpendiculaire au talus-limite de la dépression et à cheval sur ce dernier. (...)

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Coupe au contact des carrés E et F
Les différentes couches rencontrées en 1956

Ici, les auteurs décrivent les différentes couches étudiées et l’outillage lithique exhumé : coins, bifaces, racloirs, choppers paléolithiques...pointes de flèches néolithiques... Voici leurs conclusions :

CONCLUSIONS.

La révélation d’un mélange, dans les mêmes couches d’outillages roulés, éolisés et frais, d’âge différents attestés par des retailles, prive le gisement de l’Infernet d’une partie des mérites dont la croyance en son homogénéité l’avait jusqu’ici paré. Les données de la faune n’apportent guère plus de clartés que celles de l’industrie. Il est, cependant, possible de retracer les grandes lignes de l’évolution du vallon de Notre-Dame : Jusqu’au temps d’arrêt correspondant à la formation du gisement, le cours d’eau s’est enfoui lentement, en se déplaçant du S. au N. ; la colline décline en pente longue et douce, dépourvue de tout cran de descente visible, vers la rive gauche ; au contraire, son versant droit se dresse fort raide jusqu’au hameau du Fort qui le couronne. Le vallon apparaît nettement dissymétrique à la façon des vallées gasconnes. Le ruisseau, parvenu sur l’emplacement du gisement, aux abords de la phase glaciaire Würm II, semble s’y être longuement attardé. Alors que le Renne vit déjà dans la contrée, il brasse dans ses dépôts des outillages antérieurs, acheuléens déjà roulés ou éolisés, et d’autres moustériens, à peu près ses contemporains. L’action du froid s’exerce sur les premiers sédiments déposés et gélive les nodules molassiques qui les constituent. D’autres dépôts, plus fins, les recouvrent. Le travail d’érosion du cours d’eau reprend, ensuite, durant le Paléolithique supérieur. Son enfoncement est, d’abord, à peu près vertical. Puis, la molasse formant falaise sur sa rive droite, bien ensoleillée et soumise de ce fait à de fortes variations de température quotidienne, se desquame sous l’action du gel nocturne. Ses débris s’entassent et encombrent le ruisseau impuissant à les évacuer ; sous la pression d’un talus en continuelle expansion, ce dernier reflue vers sa rive gauche qu’il entame d’une dizaine de mètres avant d’arriver à son état actuel. Ainsi s’explique la terminaison en falaise, sur le ravin, de l’ensemble des strates du gisement de l’Infernet, au sommet de la rive gauche. Que le processus d’arrêt de la dissymétrie du vallon ait bien été celui que nous venons de décrire, cela ressort des constatations suivantes : le talus d’éboulis est visible sur la rive droite, tout le long du cours d’eau ; quelque cinquante mètres à l’amont du confluent du ruisseau et de l’Ariège, le vieux chemin de Clermont a entamé ce talus et y présente une coupe haute de 9 mètres. A la base, apparaît un replat molassique, cran de descente du ruisseau, à + 4 mètres sur l’Ariège. Au-dessus viennent 6 mètres de nodules molassiques blanchâtres, très corrodés, emballés dans une matrice loessoïde jaune clair, résultant en majeure partie de la dissolution sur place des nodules. Il s’agit là d’une formation cryoclastique, propre à la molasse, que l’on retrouve un peu partout dans cette même région, jusque sur les alluvions des vallées maîtresses situés à + 7-8 mètres dans la vallée de la Garonne, + 3-4 mètres dans la vallée de l’Ariège, c’est-à-dire en une position occupée dans la cluse de Boussens, par des éboulis de même origine indubitable, formés cette fois aux dépens du calcaire nankin des Petites Pyrénées. Les 3 mètres supérieurs de la coupe, dépourvus de nodules molassiques et décalcifiés, sont beaucoup plus bruns, plus grenus et les fragments de céramique médiévale qui s’y trouvent noyés en fixent l’âge récent. La solifluxion, qui a pu jouer un rôle au cours de l’évolution de la vallée antérieure au gisement de l’Infernet, semble être demeurée sans effet dans l’interversion du sens de creusement correspondant au Paléolithique supérieur en majeure partie froid et sec. Il a dû en être de même dans l’ensemble des vallées dissymétriques des régions molassiques du Sud-Ouest de la France.


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